RADIO : Développement durable et ses conséquences

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RADIO : Développement durable et ses conséquences

Message par daniel le Mar 18 Jan - 10:40

RADIO DES SOUS ET DES HOMMES
Une émission proposée et présentée par Pascale Fourier sur ALIGRE FM 93.1 en région parisienne

EMISSION DU 8 NOVEMBRE 2002

Que serait un véritable "développement durable" et ses conséquences ?
avec Jean-Marie Harribey, Professeur d’économie à l’université de Bordeaux et membre du conseil scientifique d'ATTAC.

Ecouter l'emmission sur http://dsedh.free.fr/035_8_11_02_Jean_Marie_Harribey.mp3

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Pascale Fourier : Alors, Jean-Marie Harribey, je suis un peu étonnée ces derniers temps, on entend de plus en plus souvent parler de développement durable, est-ce que cela voudrait dire qu’on a enfin trouvé une régulation possible du mode de production capitaliste et de la société de consommation ?


Jean-Marie Harribey : La conférence qui s’est tenue fin août à début septembre 2002 à Johannesburg sur le développement durable a largement contribué à faire connaître du grand public cette conception du développement économique qui est née il y a deux ou trois décennies. Elle est maintenant tellement ancrée dans les esprits qu’il n’y a plus un seul dirigeant politique, un seul gouvernement, ni aucune institution internationale qui s’aviserait de parler du développement sans y faire référence. Et cette conversion atteint maintenant jusqu’aux dirigeants des firmes multinationales qui ont fait littéralement le siège de cette conférence de l’ONU pour afficher leurs préoccupations éthiques, sociales, écologiques, et donc peser sur le cours des décisions.


Alors, d’où vient cet engouement actuel pour le développement durable ? En fait, je crois d’une triple prise de conscience.
Il y a d’abord eu le constat que les promesses du développement économique n’ont pas été tenues : le développement devait éliminer la misère, la famine, l’analphabétisme, or ces maux n’ont pas régressé et surtout pas dans l’Afrique subsaharienne. Le développement devait réduire les inégalités et elles ont littéralement explosé au cours des dernières décennies ; ce développement devait être facilité par une aide que les pays riches devaient apporter aux pays pauvres à hauteur de 0,7 % de leur PIB, les pays riches s’étaient engagés à fournir cette aide, or cette aide a reculé aujourd’hui à 0,24 %.


C’était la première prise de conscience. La seconde prise de conscience est plus récente. Tous les organismes de régulation internationale se sont alarmés des dégâts écologiques causés par un développement dévastateur qui pollue l’eau, l’air, les sols, les épuise, tout comme il épuise les ressources naturelles à grande vitesse. D’où l’idée qu’il fallait promouvoir dorénavant un développement qui deviendrait « soutenable » , durable, à la fois socialement et écologiquement, c’est-à-dire un développement qui devait répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs plus tard. Ces deux premières prises de conscience se sont exprimées d’abord à Stockholm lors de la première conférence de l’ONU sur ce sujet en 1972, puis à Rio de Janeiro vingt ans après en 1992, mais sans l’ampleur prise par la conférence de Johannesburg en septembre 2002 parce qu’entre-temps est intervenue la troisième prise de conscience qui a hâté la conversion générale à ce fameux développement durable et qui est la suivante: après le développement qui a montré ses limites puisqu’il n’a pas tenu ses promesses, ce fut autour de la mondialisation du capitalisme, de la libéralisation financière et commerciale de montrer leurs limites. Ainsi la loi des marchés, la spéculation financière, la mise en concurrence des secteurs les plus traditionnels dans les pays pauvres avec les secteurs ultramodernes des pays riches ont produit des crises à répétition dans les pays dits « émergents », notamment en Asie du Sud-est asiatique, en Amérique latine, et fait ployer les plus pauvres sous le poids d’un endettement croissant et les ont soumis aux diktats du FMI (Fonds Monétaire International) et de la Banque mondiale qui leur ont imposé des plans d’austérité que l’on appelle au plan international des "plans d’ajustement structurel". Cette mondialisation financière a donc produit des dégâts qui ont hâté la conversion au développement durable puisque même dans les pays riches, Etats-Unis en tête, on constate la crise d’une économie qui n’avait de "nouvelle" que sa propension à soumettre toutes les activités humaines à la logique du profit et à l’exigence de la rentabilité.

Donc il y a eu au cours des quelques dernières années que nous venons de vivre un début de perte de légitimité de ce « bonheur » que devait nous assurer le marché libéral. Il fallait donc mettre bon ordre à cette perte de légitimité et le concept de développement durable est venu à point nommé pour permettre aux élites du monde, aux classes dirigeantes de retrouver cette légitimité mise à mal. Du coup on assiste en ce moment à un renversement complet, c’est-à-dire que le concept de développement durable, qui était censé renouveler le développement pour aider à surmonter les difficultés évoquées, est récupéré par les plus grands naufrageurs de la planète, que ce soit les naufrageurs sociaux ou les naufrageurs écologiques. Et ce renversement tout à fait étonnant ( on peut d’ailleurs admirer la facilité de récupération de ce mot d’ordre de "développement durable"), il a été possible parce que ce concept repose sur une ambiguïté fondamentale, voire une contradiction insurmontable. Voilà quelques mots pour préciser dans quel contexte cette notion est apparue et pour introduire la difficulté qui nous attend pour débroussailler la question du développement durable.


Pascale Fourier : Difficulté, en effet, parce que j’étais tout de même un peu étonnée, je me disais: "Mais c’est absolument fabuleux, subitement les plus grands dirigeants, les personnes qui détiennent toutes les manettes ont un grand souci de l’humain, un grand souci de l’éthique dans l’économie" ?


Jean-Marie Harribey : Dans l’esprit de ses promoteurs, le développement durable doit concilier trois impératifs : un impératif économique, celui de la croissance ; un impératif social, celui d’éradiquer la pauvreté ; et un impératif écologique, celui de préserver les écosystèmes. Or la présentation de ces trois impératifs n’est pas neutre, c’est-à-dire que la croissance économique est censée commander les deux autres : si l’on atteint l’objectif de croissance économique considéré comme une condition sine qua non, nécessaire et absolument indispensable de la réussite des deux autres, implicitement, on accepte l’idée qui prévaut largement parmi les économistes selon laquelle le bonheur de l’humanité, son bien-être ne peuvent être assurés que par une croissance économique éternelle, indépendamment des possibilités que nous offre la planète Terre pour satisfaire nos besoins, et indépendamment des coûts sociaux que cette croissance entraîne.

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Pascale Fourier : Aujourd’hui, c’est vraiment le jour des grands étonnements , tout à l’heure j’étais un peu étonnée que les grands dirigeants aient tant de souci de l’humain, et puis là je suis très très étonnée qu’on puisse en même temps vouloir préserver la croissance telle qu’elle existe actuellement ou qu’elle tente d’exister peut-être même, et en même temps essayer de préserver l’écosystème. On se rappellera que Bush a refusé de signer le protocole de Kyoto justement pour préserver la croissance de son pays: normalement, il y a antinomie entre continuation de la croissance telle qu’elle est, notamment qui s’appuie sur l’utilisation des énergies fossiles, et préservation de l’écosystème.


Jean-Marie Harribey : Alors, effectivement, vous posez la question la plus difficile à débroussailler, parce que derrière la défense de la croissance économique, il y a implicitement la défense du système économique qui profite de cette croissance économique, le système économique capitaliste, qui ne peut accroître ses champs d’activité que sur une croissance qui serait toujours renouvelée. Alors, le problème est de savoir si, et cette question fait débat parmi les économistes du développement, le problème est donc de savoir si l’on peut établir une distinction suffisamment solide entre la croissance économique et le développement. Traditionnellement, il est dit par la plupart des économistes qui s’occupent des questions du développement et du sous-développement, traditionnellement il disent que la "croissance économique" désigne une augmentation des quantités produites et que le "développement économique" englobe celle-ci, cette augmentation des quantités produites, mais la dépasse par les aspects qualitatifs que le développement apporte, c’est-à-dire une amélioration de l’état de santé de la population, une augmentation de l’espérance de vie, une augmentation des taux d’alphabétisation, etc. Le problème est de savoir si l’on peut dissocier ces deux notions ou pas.

Ce qui est très difficile à comprendre, c’est que vous avez aujourd’hui à peu près, et je schématise un petit peu, bien sûr, au moins 4 positions sur cette question là. Vous avez les adaptes du développement capitaliste éternel qui nous disent que la croissance est dans tous les cas bénéfique et qu’il faut donc la poursuivre le plus possible, et comme argument ils invoquent l’idée que le progrès technique sera toujours capable de nous donner des solutions aux problèmes que la croissance éternelle engendrerait: par exemple certaines ressources naturelles sont en voie d’épuisement; le progrès technique sera à l’avenir capable de remplacer les ressources épuisées par des ressources de remplacement - au même titre qu’on a remplacé par exemple le caoutchouc naturel par du caoutchouc synthétique, et on pourrait multiplier ce type d’exemples. Donc, le pari est que, je répète le progrès technique sera toujours capable de satisfaire nos besoins. Et donc, si c’est vrai, il n’y a pas de raison d’arrêter cette croissance économique. Ça c’est la première position. La seconde consiste à dire que la croissance a des effets pervers qu’il ne faut pas négliger, qu'il ne faut pas ignorer, la pollution entre autres, la pauvreté qui subsiste, mais qu’il faut corriger ces effets pervers, et c’est là qu’entre en action cette idée de développement qui deviendrait durable si on arrive à corriger ses effets pervers. La troisième position qui consiste à dire que le développement jusqu’à présent a été dévastateur. Il faut donc en finir et cesser définitivement, pour les riches comme pour les pauvres, de courir après cette chimère. Et il y a une dernière position, que personnellement je défends, mais qui est peut-être la plus inconfortable de toutes et que je résume ains: le développement jusqu’ici a été dévastateur, mais on ne peut tirer un trait dessus, car aujourd’hui il y a de tels besoins de développement urgents qui sont insatisfaits à l’échelle de la planète puisqu’il y a il y a un milliard et demi pratiquement de personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable, parce qu’il y en a autant qui ont moins de 1 dollar par jour pour vivre, il y a donc des besoins urgents à satisfaire. Et à ce niveau de dénuement, on ne peut pas opposer la quantité et la qualité, parce que pour alphabétiser, il faut construire des écoles, et construire des écoles signifie promouvoir une certaine croissance. Si je veux acheminer de l’eau potable, il faut que je construise des réseaux d’acheminement et de distribution de cette eau. Si je veux assurer la santé pour tous, il faut construire des hôpitaux, des centres de soins décentralisés, mais il faut toujours une forme de croissance économique. Donc l’idée serait dans ce cas-là d’amorcer une décélération de la croissance inséparable du développement à mon sens dans les pays les plus riches pour s’orienter vers la qualité et pour s’orienter vers d’autres formes d’épanouissement qu’une consommation toujours éternellement croissante, mais pour permettre dans le même temps, aux pays les plus pauvres de la planète d’accéder à la satisfaction des besoins les plus essentiels que sont une nourriture équilibrée, l’éducation, la santé et l’accès aux ressources fondamentales comme l’eau qui, aujourd’hui, va devenir un enjeu, pendant le XXIe siècle, colossal sur la planète.

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Daniel Ricout
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